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Les cuisines de l'âme : chapitre 5 (Famille je t'aime - TopChrétien)




Les cuisines de l'âme : Chapitre 5

 


Ingrédients manquants

Sous le regard bienveillant de la lune qui éclaire les visages se dresse un feu de bois. Il crépite dans la nuit et ravive les douleurs du passé. Ce ne sont pas les rires et la musique qui peuvent cacher la vraie tristesse des cœurs. Mais c'est justement cette musique, alors qu'elle s'est tue, qui ouvre une porte. Une porte qu'il espérait à jamais emmurée. Une porte qu'il s'interdisait même de croire qu'elle ait existé un jour. Mais dans une de ces heures, qui ne revient qu'une fois ou deux dans une existence d'homme, dans une de ces heures où l'on sent qu'il est enfin possible de se laisser aller à ouvrir son cœur, à y laisser entrer la lumière jusque dans certains de ses recoins, le voyageur réalise qu'il n'aura probablement plus jamais l'occasion d'en parler. Un peu comme cet astre qui lui offre tout son disque lumineux mais qui peut, dans l'instant d'après, se dissimuler sous d'épais nuages.

- Vabo, attends! Laisse les autres rentrer dans les caravanes. J'ai quelque chose à te dire.
- Quoi, mon oncle?
- C'est à propos de la voiture.
- La Pontiac?
- Oui! Quand je m'en irai, quand je ne serai plus là avec vous, je veux qu'elle soit à toi. Vous brûlerez ma caravane. Ma guitare, c'est pour ton père et... la voiture, elle sera à toi.
- Pourquoi parles-tu de ça? Tu n'es pas malade! Tu vivras encore bien des années avec nous.
- Peut-être, mais je n'aurai plus la force pour te dire ce que je m'apprête à te révéler. Comme tu l'as sûrement déjà entendu, cette Pontiac renferme un lourd secret et je veux qu'il s'en aille pour qu'elle poursuive sa route avec un nouveau conducteur quand le moment sera venu. Viens, suis-moi!

Les deux silhouettes s'approchent de l'arrière de l'automobile. L'oncle met sa main sur celle de son neveu et le regarde comme un homme qui sent un poids lui tomber des épaules, avec un sentiment de tristesse, d'années perdues, mais aussi de paix en devenir, de sérénité à retrouver, d'héritage à transmettre, héritage plus immatériel et important que cet objet en métal qu'il a pourtant tellement chéri durant des décennies.

- Ouvre!
- Qu'est-ce qu'il y a dedans?
 -Tu verras bien!
- Il est vide ton coffre!
- Oui! Depuis cette nuit maudite...
- C'était donc vrai?
- Quoi?
- Cette histoire de cadavre dans ton coffre?
- Pas tout à fait!
- Il n'y a pas eu de mort?
- Si, mais pas dans ce coffre.
- Tu peux m'expliquer?
- Voilà, cela remonte à bien des années. Je venais d'acheter cette Pontiac avec tout l'argent que j'avais mis de côté et, il est vrai, un peu d'aide de mon père. Qu'est-ce que j'en avais rêvé! Hélas! Mon bonheur a été de courte durée. Il y avait une bande de jeunes hommes et une jeune fille, des gadjé, qui étaient venus un soir au camp, attirés par un petit goût d'aventure, je suppose. On a tous bien vu qu'ils se donnaient un genre mais qu'ils étaient encore comme des bébés dans les jupons de leur mère. Mais on a voulu leur montrer qu'on pouvait bien recevoir chez les gens du voyage. On a partagé un peu avec eux ce qu'on pouvait et ce qu'on voulait partager. - Il y a des choses que les étrangers ne pourront jamais comprendre.- On a chanté, dansé, joué aux cartes et ... bu. Tout s'est bien passé... jusqu'au moment où, après avoir perdu le peu d'argent qu'ils avaient, l'un d'eux voulut jouer sa montre qu'il perdit rapidement. Puis se fut un canif, leurs vélos... leur fierté. Ce n'était pas bien méchant et tout aurait pu en rester là si ce jeune homme n'avait arraché l'écharpe de la jeune fille et ne l'avait mise devant tous en proposant de miser une dernière fois. Un autre a voulu la récupérer et ils se sont battus. On les a séparés et dit qu'il était temps qu'ils s'en aillent. On leur a même rendu les vélos pour qu'ils rentrent chez eux. Les trois jeunes hommes étaient fatigués, énervés, saouls... et bien verts, pas encore adultes malgré des poils au menton et sur la poitrine. Très peu de temps après, un cri s'est fait entendre. Mon père, qui était encore vivant, ton grand-père, et moi avons été voir. À quelques centaines de mètres, il y avait un ravin et la jeune fille y était tombée. Elle ne bougeait plus. On a eu beau la secouer, lui frapper un peu les joues... rien à faire! Elle ne réagissait pas. Alors, ton grand-père m'a demandé d'amener ma voiture pour embarquer le corps et le déposer dans un autre endroit. Il avait peur qu'on nous accuse une fois de plus et que l'un d'entre nous, ou même plusieurs, ne soient arrêtés et mis en prison. J'ai essayé de le faire changer d'avis, parce que je ne voulais pas secrètement être mêlé à ça et ... je ne voulais pas non plus salir le coffre de ma belle et toute neuve voiture. Il n'y a eu rien à faire. J'ai dû obéir bien malgré moi, et je le regrette encore. Si tu savais!

- Pourquoi, ce n'était pas à cause de vous qu'elle était morte, et grand-père avait raison de s'arranger pour que la famille n'ait pas de gros problèmes.
- Non, il avait tort! Mais je ne lui ai jamais dit, pour ne pas qu'il souffre comme moi. Car, cette jeune fille n'était pas morte! Elle avait pris un sacré coup sur la tête et perdait bien assez de sang, mais elle n'était pas morte quand on l'a mise dans le coffre. C'est quand je l'ai déposée, là où la police l'a retrouvée, que j'ai entendu un léger souffle. J'ai soulevé sa tête et j'ai approché mon oreille de sa bouche et elle a dit « Pourquoi, Alexandre? Alexandre! Alexandre! » puis elle est vraiment morte avec ma main dans ses cheveux. Si je l'avais conduite chez un médecin ou à l'hôpital, elle serait encore en vie aujourd'hui! Si tu savais comme je m'en veux!
- C'est pas de ta faute. Tu ne pouvais pas savoir.
- J'aurais dû... j'aurais dû... Mais toi, cela ne t'arrivera pas!
- Quoi?
- Faire ce genre d'erreur! C'est pour cela que je t'ai fait ouvrir le coffre, pour que tu comprennes qu'il ne faut pas se fier aux apparences et que même si on doit affronter les autres, je pense plus à la police qu'à ton père, il faut être un homme, un vrai qui n'a pas peur de ce qui peut lui arriver quand il est dans son droit, quand il n'a rien à se reprocher. Je t'avoue que j'ai aussi fait cela pour que tu libères le fantôme de mon remords qui est resté trop longtemps dans ce coffre. Il doit de nouveau servir ce coffre. Peut-être pas de mon vivant, mais il doit encore être utile. Et c'est à toi que je confie cette tâche. Referme-le maintenant, mais un jour, quand je ne serai plus là, tu l'ouvriras et tu y mettras tes affaires. Mes souvenirs m'ont brisé le cœur, mais pas mes mains. Allez, viens! On va gratter un peu les cordes de nos guitares pour dire merci à la lune.

Le matin se lève aussi à quelques centaines de kilomètres. Il se lève comme l'homme, assez triste et pluvieux. Maurice, après une nuit passablement agitée, veut tirer au clair ce qui le gêne aux entournures, ce qu'il y a derrière le souhait de Monsieur Blondiaux. Dans la maison d'à côté, Roland boit son café en se disant qu'il se doit d'éclaircir cette histoire de sauge et de cousin d'Amérique du Sud. Sans plus attendre, il enfile sa veste pour rendre une autre visite à sa cousine qui le reçoit avec surprise et mauvais pressentiment.

- Éléonore, tu te doutes de la raison de ma venue?
- Non. Je devrais?
- Tu es intelligente. Ne fais pas semblant, s'il te plaît. C'est à propos de ton frère, de ce qu'il est vraiment devenu. J'y ai réfléchi toute cette nuit et je n'arrive à aucune conclusion qui me satisfasse, parce que je ne sais rien, alors que, toi, tu dois être au courant de beaucoup de choses.
-Non! A quoi cela servirait?
- A te libérer! Je vois bien que tu es mal à l'aise, qu'il y a quelque chose qui te trouble. Alors, parle! Parle, s'il te plaît! Si tu parles, tu souffriras, mais tu seras soulagée. Si tu te tais, tu continueras à souffrir tout simplement.
- Rien n'est simple!
- Je m'en doute!
- Une autre fois, peut-être?
- Cela veut dire jamais. Tu as trop attendu.

À cet instant, le coucou sort de l'horloge et il faut sursauter l'habitante des lieux comme pour l'appeler à aussi sortir de sa boîte.

- J'ai trop attendu ce jour, si bien que j'ai oublié de vivre durant toutes ces années.
- Il est là, ce jour. Ne le laisse pas passer.
- Jacques... mon frère... il est mort.
- Quand?
- Il y a trop longtemps. Trop longtemps...
- Comment?
- Cette nuit-là, il était revenu complètement affolé, bouleversé... On aurait dit qu'il avait perdu la raison. Depuis ma chambre, je l'entendais crier, pleurer, gémir... le matin, on l'a retrouvé... pendu avec une lettre dans sa main. Il y avait écrit qu'il ne pourrait jamais se pardonner d'avoir causé la mort de Magali.
- La jeune fille qui fut retrouvée morte le long de la voie ferrée ?
- Oui...
- Comment est-ce arrivé?
- Il ne l'a pas expliqué. Nous n'avons rien su et nous ne savons toujours rien, si ce n'est que Magali et que Jacques sont morts depuis tout ce temps.
- Et qu'est-ce que vous avez fait?
- Mes parents ont eu peur qu'en plus de la douleur de la perte de leur fils, ils ne doivent affronter l'opprobre, l'incompréhension et le déversement de suspicions alors qu'il y avait de grandes chances que l'on ne sache jamais ce qui s'était réellement passé. Ils ne voulaient pas croire que leur fils était devenu, le temps d'une nuit, un meurtrier. Et moi non plus! De plus, Jacques n'aurait pas eu droit à une messe et, pour ma mère, cela aurait été un choc de plus. Alors, on l'a enterré dans le jardin en faisant croire qu'il avait décidé de rester au Paraguay.
- Dans le jardin! Tu te rends compte de ce que tu me dis!
- Oui!
- Vous auriez pu être démasqués. Il y a fort probablement des gens qui l'ont vu lors de son séjour. Ce mensonge de la lettre qui disait son désir de vivre au loin et de ne plus revenir aurait pu être dévoilé.
- J'en ai été consciente, et mes parents aussi jusqu'à leur décès. Qu'est-ce que tu t'imagines? On a vécu dans la peur, peur de tout, peur de rien de définissable exactement.
- Ma pauvre Éléonore...
- Oui, tu peux le dire. J'aurais tout donné, cette maison, ce jardin, cette vie pour ne pas à avoir endurer un tel silence.
- Pourquoi, si tu voulais garder ce secret, as-tu mis ce tableau en évidence? Pourquoi l'avoir peint d'ailleurs?
- Je ne pouvais me résoudre à ne pas avoir de tombe sur laquelle je puisse me recueillir. Quand cette belle fleur est apparue, j'y ai vu comme un signe et j'ai peint cette partie du jardin où mon frère avait été déposé. Au début, le tableau était dans ma chambre. Avec le temps et le départ de mes parents, je me suis sentie seule et je l'ai descendu dans le salon. Chaque jour, je ne manque pas de jeter un coup d'œil comme à regret sur ce passé que je te demande de maintenir secret.
- Tu ne peux pas me demander cela!
- Si! De toutes manières qu'est-ce que cela changerait si cela venait au grand jour? Dis-le moi, qu'est-ce que cela changerait?
- Je ne sais pas.
- Alors, garde cette confidence pour toi. Tu n'es pas sa sœur. Tu n'as pas vécu ce drame. Ton silence ne t'empêchera pas de vivre, au contraire de moi. Tu peux bien adoucir ma misérable existence en partageant ce poids, en ne divulguant pas ce qui a brisé notre famille, en m'aidant à poursuivre ma vie sans avoir la peur que le présent ne fasse remonter à la surface toutes ces années de questionnement et d'amertume. Je t'en supplie, fais cela pour moi, pour mes parents, pour Jacques.
- Je veux bien essayer.
- Non! Pas essayer! Tu dois le faire, je t'en prie!

Roland, tout décontenancé, marche dans la rue. Doit-il en parler à son épouse? A Maurice? A Onésime? A Dieu? Et pourquoi à Dieu? Il connaît tout,lui, d'après ce que l'on dit. Pourquoi n'a-t-il pas agi pour que sa cousine, son oncle et sa tante, ne souffrent pas autant? Pourquoi? Pourquoi toutes ces zones d'ombre, ces non-dits, ces supputations, cette ignorance? Voilà le drame, c'est l'ignorance, le manque de connaissance des faits, des évènements, du cours de la vie, de ses méandres, de sa fin. Roland ne dira rien vu qu'il n'a pas de réponse, qu'il ne sait pas, qu'il ignore encore trop de choses sur son existence et celle des humains qui l'entourent. Après tout, il est tellement mieux dans son jardin, au milieu de ses plantes, de ses légumes, de ses fleurs sur lesquels il peut, tout au moins, agir un peu.

- Que me voulez-vous, Monsieur Blondiaux?
- Vous parler de mon fils.
- Et pourquoi donc?
- Parce que je vais partir.
- Et où cela?
- Vers le grand juge, là-haut.
- Vous y croyez à ce juge?
- Seulement depuis que je vis ici, dans ce lieu où l'on a tout le temps de voir les autres s'en aller et tout le loisir de réfléchir au chemin parcouru.
- Je ne vois pas en quoi je peux vous aider.
- J'y viens. Vous n'êtes pas curé et je n'ai pas l'intention de me confesser. Cela prendrait trop de temps et il n'y en a qu'un qui puisse m'entendre. C'est de mon fils, Alexandre, dont je veux vous entretenir. Je crains qu'il n'ait commis, il y a bien longtemps, une chose irréparable. Enfin, je ne sais pas. Il n'y a rien de certain.
- Je ne peux donc rien y faire!
- Laissez-moi finir, s'il vous plaît. Vous n'êtes pas tenu de me croire, mais, si cela vient un jour à être étalé sur la place publique, je vous demande alors de tout faire pour que mon fils ne soit pas chargé au-delà de ce qu'il convient.
- Expliquez-vous plus précisément, parce ce que je ne vous suis pas. Où voulez-vous en venir?
- Cette jeune fille que l'on a retrouvée morte en 1966, vous en souvenez-vous?
- Oui...
- Je pense qu'Alexandre y est pour quelque chose.
- Qu'est-ce qui vous fait dire cela?
- Un jour, dans une colère à mon égard, il a lâché ce qu'il aurait sans doute voulu à jamais taire. Il m'a affirmé avoir poussé, par jalousie, le vélo de Jacques Missol qui, dans sa chute, aurait entraîné celui de la jeune fille. « Ils sont tombés, les deux tourtereaux, et ils ne sont pas prêts de se relever », criait-il dans sa rage. « Si seulement, il n'avait pas déchiré l'écharpe, si elle ne lui avait pas fait les yeux doux durant toute la soirée, si... » tonnait-il dans ce moment où je me demande encore s'il réalisait être devant moi. Il finit par se reprendre en ricanant que sa seule consolation était d'avoir fait croire à Jacques, éméché comme lui, qu'il était le responsable de l'incident.
- Vous appelez cela un incident? Je vous rappelle qu'il y a eut au moins un mort dans cette histoire.
- Je me suis mal exprimé. Je comprends bien qu'Alexandre est peut-être mouillé dans une sale affaire et j'aimerais que vous interveniez s'il y a un jour lieu de le faire.
- Vous rendez-vous compte de ce que vous me demandez? De plus, il y a prescription. Vous auriez dû parler bien plutôt!
- La prescription, c'est pour l'application stricte de la justice mais pas pour celle de la vindicte populaire.
- Et vous comptez sur moi pour couvrir votre fils! Je ne connais pas son degré de culpabilité dans ce dossier, mais jamais, ô grand jamais, je ne ferai obstruction à la vérité et à ses conséquences. Même si je ne suis plus actif au yeux du système, je reste un inspecteur et un homme qui ne peut et ne veut d'aucune manière être le complice d'un crime, ne fut-ce que par passivité.
- Si je vous saisis, vous ne m'aiderez pas?
- Jamais! Comment avez-vous pu vous imaginer qu'il en serait autrement?
- Je vous demande alors de ne pas ébruiter notre conversation et d'oublier que nous nous sommes rencontrés à ce sujet.
- Je refuse d'être votre complice. Vous ne m'embarquerez pas dans votre silence coupable. Vous avez peut-être pu vivre avec cela et vous terminerez probablement sans être inquiété, mais il ne sera pas dit que j'ai en une seule occasion fait obstacle à la vérité.
- La vérité! La vérité! Qu'est-ce que vous en savez de la vérité!
- Elle existe et on ne peut indéfiniment la masquer!
- Dites-moi alors ce qu'elle est la vérité!
- ... Je ne sais pas encore, mais je trouverai!
- Bien à vous, Monsieur.
- Adieu, Monsieur Blondiaux.

 

Par Famille je t'aime  

(Source : TopChrétien)





 




27/05/2011
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