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Les cuisines de l'âme : chapitre 4 (S. - Famille je t'aime - TopChrétien)


Les cuisines de l'âme : Chapitre 4

 

Plats réchauffés

- Alors, Maurice, qu'est-ce que tu deviens?
- Alice! Et toi qu'est-ce que tu deviens?
- Je vois que tu n'as pas changé. Tu me renvoies ma question pour toute réponse!
- Tu sais... rien ne change vraiment avec le temps.
- C'est peut-être vrai pour toi, mais pas pour tout le monde.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- Que je suis contente de te rencontrer. Je pensais justement à toi pas plus loin que la semaine dernière et voilà que je tombe sur toi après tant d'années.
- Et…
- Tu te rappelles de Martin Blondiaux?
- Non.
- Si! Souviens-toi! Le père d'Alexandre, l'ami de Roger Coupin. Ils étaient toujours ensemble comme deux inséparables jusqu'à…
- Oui, maintenant cela me revient. Il ne s'appelait pas Coupin mais Vernon, du nom de sa mère. - Pourquoi me parles-tu de ce Roger?
- Ce n'est pas de lui que je veux te parler mais du père de son ami, Martin Blondiaux.
- Je ne pense pas le connaître. Il doit être très âgé?
- Pour sûr! D'ailleurs, il ne devrait plus en avoir pour longtemps. Mais, vois-tu, il est dans la même maison de retraite que ma mère à qui je ne manque pas de rendre visite régulièrement. À ce propos sais-tu combien de parents sont abandonnés par leurs enfants? J'en vois des cœurs endoloris déambuler dans les couloirs ou s'enfoncer dans des fauteuils. Il y a des horloges dans chaque chambre, mais c'est comme si on avait jeté le temps par les fenêtres, plus rien ne bouge ou à peine. Certains s'accrochent à ce qu'ils peuvent. Tiens, justement, les aiguilles des horloges qui tournent jusqu'au prochain repas.
- Bon, Alice, tu en viens à ce que tu veux me dire! Excuse-moi, mais je n'ai pas beaucoup de temps.
- Martin non plus, il s'éteint peu à peu. Je ne sais pas s'il en a encore pour quelques semaines. Il doit s'en rendre compte parce que ces derniers mois, il m'a paru plus agité, nerveux, lorsque je le voyais. Il a même parlé de toi. C'est comme cela que je me suis souvenu du bon vieux temps. Enfin, pas si bon que cela après tout…
- Alice, s'il te plaît viens-en aux faits!
- J'y viens, Monsieur l'inspecteur, réplique-t-elle avec un ton taquin tout en marquant un arrêt pour donner de l'importance à ses paroles, à moins que ce ne soit envers sa personne. Voilà! il aimerait te voir…
- C'est tout?
- Oui!
- Pour me dire quoi?
- Je ne sais pas, il ne me l'a pas dit. Mais, cela semblait important pour lui. Il a parlé de toi la dernière fois que je l'ai vu.
- Et pourquoi à toi?
- Peut-être parce que je suis la seule qui le relie à certaines personnes qu'il a connues? Je ne peux pas te dire de quoi il en retourne. D'ailleurs, j'avais un peu oublié tout cela. Le hasard fait bien les choses, ne trouves-tu pas? Maintenant tu sais que le vieux Martin désire te voir. Seulement ne traîne pas de trop!
- D'accord, je te remercie, Alice.
- Tu remettras mon bonjour à Louise de ma part. J'espère qu'elle va bien!
- Merci, je ne manquerai pas de lui transmettre tes salutations. Maintenant, je dois partir. On se reverra peut-être lors d'une autre occasion.
- Oui, pourquoi pas, avec Louise cette fois-là!

Maurice n'est pas mécontent de regarder s'éloigner cette pie bavarde. Il n'a jamais su comment il fallait prendre ses paroles. Cependant, il est intrigué par ce qu'elle lui a dit. La vieille affaire du meurtre de la jeune fille non élucidé lui remonte à la surface. Bien qu'il se souvienne de nombreux détails, c'est plutôt par l'estomac qu'elle ressurgit.

A quelques centaines de mètres de ce parking, un autre passé, moins étiré dans le temps, s'ouvre une voie au grand jour, d'une manière plus violente. Le chef cuistot du Palais des Délices est une fois de plus mis sous pression par Madame Delsaut, la patronne. Mais cette fois-ci la température s'élève trop haut et elle fait soulever le couvercle.

- Tranquille! Tranquille! Vous n'avez que ce mot à la bouche. Vous êtes dans un établissement renommé et cela demande une certaine exigence. Si cela ne vous convient pas vous n'avez qu'à vous rendre sur la lune, c'est là qu'il y a la mer de la tranquillité, pas sur la terre!
- Madame! La cuisine c'est mon domaine et il ne peut y avoir de calme tant que vous y êtes!
- Le calme, le seul endroit où vous le trouverez, c'est au cimetière, et encore seulement lorsque les portes se ferment.
- Il n'y a pas moyen de discuter avec vous, vous être trop butée.
- Faites attention à vos paroles, sinon c'est une autre porte qui va se fermer derrière vous!
- Ne me poussez pas! Vous êtes comme ces casseroles qui font du bruit mais cela ne donne pas le son d'un bel orchestre. Vous croyez que c'est grâce à vous que la salle est pleine chaque soir?
- Et comment donc! Pour qui vous prenez-vous, des cuisiniers j'en trouve une douzaine demain, mais vous vous ne serez plus rien une fois la porte passée.
- Vous vous trompez. En attendant, vous pouvez déjà remplir la salle à vous toute seule.
- Qu'est-ce que vous voulez dire?
- Oui! Vous êtes beaucoup, vous, votre bêtise, votre orgueil, votre vanité et ses compagnes. Il vous faut bien toutes les tables de la salle pour vous y attabler.
- Cette fois, vous avez dépassé les bornes. Sortez! Sortez sur le champ, je vous dis!

C'est la première fois qu'un tel silence règne dans la pièce. Jimmy est encore tout abasourdi par ce qu'il estime être du courage chez le chef cuistot. Il lui a tenu tête! Et cette algarade résonne encore dans sa tête alors qu'on entend tout au plus le gaz qui s'échappe des brûleurs de la cuisinière.

- Allez petit, remets-toi au travail, ta sauce va refroidir, lui lance un collègue.
- OK, mais qu'est-ce que tu penses du chef?
- Il a raison et il a tort en même temps.
- Je ne comprends pas?
- Eh bien! S'il fallait quitter tous les patrons difficiles, on n'aurait pas fini de chercher du boulot. Tu vois, je suis cuisinier parce que je veux qu'on m'aime au travers les plats que je confectionne. Peu importe qu'on me voit ou non, si je reste dans l'ombre, quand un client goûte un moment de bonheur, c'est aussi du bonheur pour moi, même si Madame en cueille une partie. Nous avons besoin d'elle et elle a besoin de nous. D'un autre côté, cela fait longtemps qu'elle est sur son dos et il a bien fait de partir. Seulement, il a trop attendu et cela ne s'est pas terminé sur une bonne note.
- Peut-être, mais elle exagère.
- Je sais, néanmoins elle me fait plus pitié qu'elle ne m'énerve. As-tu remarqué comme elle paraît triste de temps à autre? Tellement triste et perdue, derrière la façade de la femme forte prenant tout en main, qu'elle en devient attachante d'une certaine manière.
- Tu es bizarre comme type, Fernand. Je ne te suis pas toujours. Cela ne m'empêche pas de préférer ta présence à celle du dragon. Toi, au moins, tu ne craches pas du feu.
- Allez! On passe à autre chose, sinon on va devoir courir après le temps perdu.

Maurice est rentré chez lui tout emmêlé dans ses pensées, les sourcils froncés et le regard absent. Une bise sur la joue de son épouse et il se dirige déjà vers la porte de derrière qui donne sur le jardin.

- A peine à la maison et tu es déjà dehors!
- Oui, j'ai quelque chose à finir au potager. Cela ne peut pas attendre.
- Vu toutes les heures que tu y passes, il n'est pas encore fini ton jardin.
- Jamais! Un jardin fini est un jardin mort.
- Et pour le couple c'est la même chose?
- Tu ramènes toujours tout à la même chose.
- Oui, parce que c'est important et tu n'as pas l'air de t'en rendre compte.
- Au contraire, il n'y a pas de danger que j'oublie. Tu reviens toujours sur le même sujet.
- C'est parce que tu m'y obliges.
- S'il te plaît, passons à autre chose.
- Comme d'habitude!
- C'est çà, comme d'habitude!
- En attendant quand tu reviendras, le repas sera prêt mais pas moi.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- Rien!
- Rien?
- Oui, rien!

Sur ce trois fois rien, l'ancien policier s'en va au jardin et, en retournant la terre, y ressasse des souvenirs, des contrariétés d'hier et d'aujourd'hui. Avec ses mains et les heures occupées dans son coin de terre, il finit par oublier… quand Roland l'interrompt. Ce voisin se livre également aux joies du plein air, enfin pas tout à fait de la même manière. Lui, c'est plutôt les fleurs qui le passionnent.

- Alors, quoi de neuf?
- Rien, non vraiment rien.
- Que du vieux en somme?
- Oui, que du vieux.
- Je vois.
- Non, tu ne vois rien!
- Après tout tu as raison. Changeons de sujet vu qu'il n'y en a pas. Je viens de faire une découverte assez extraordinaire. Tu veux que je te raconte?
- Si tu veux.
- Voilà, j'ai dû rendre visite à une cousine la semaine dernière et j'ai été frappé par une peinture qui trônait dans sa salle à manger. C'était étonnant!
- Il doit bien en rester des peintres méconnus.
- Non, non, ce n'est pas çà. Il y avait une fleur dans ce tableau.
- Je te reconnais bien là, tu vas chez quelqu'un et tu en ressors avec l'image d'une fleur.
- Attends, je n'ai pas fini. Ce n'était pas n'importe quelle fleur.
- Explique-toi!
- Oui, j'y arrive. Il s'agit d'un simple tableau familial, sans grande valeur artistique, avec la cousine dans son jardin sur un fond de rocailles et de plantes. Et dans cet arrière-plan, il y a une salvia guaranitica en fleur. Bref, une sauge d'Amérique Latine, une espèce qui ne supporte pas notre climat et à l'époque cela ne devait pas être évident d'obtenir de telles plantes qui, je le répète, ne pouvait pas passer l'hiver sous nos latitudes. Le plus étrange, c'est quand je lui ai posé des questions sur ce détail du tableau, elle s'est raidie tout d'un coup.
- La sauge?
- Ne te moque pas de moi. Éléonore, ma cousine, a changé de sujet et m'a, en quelque sorte, poussé vers la porte quelques minutes par après. Cette plante et son étrange réaction m'ont amené à faire des recherches. C'est ainsi que je n'ai pas été au bout de mes surprises quand je me suis souvenu qu'elle avait un frère. Te souviens-tu de Jacques Missol?
- Non! Décidément, c'est le jour.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- Rien, je me comprends, poursuis ton histoire.
- Eh bien, ce Jacques était un peu spécial. Un jour il se disait aventurier, un autre il se lançait dans des projets qui allaient, selon ses rêves, le conduire dans une grande carrière d'homme d'affaire. Chaque mois, il changeait de casquette jusqu'à ce qu'il rencontre Dieu.
- Dieu?
- Oui, enfin, je veux dire qu'il a fait la connaissance de Mennonites qui s'assemblent à Flavion, près de Florennes. Tu connais?
- Flavion, oui, mais les Mennonites, cela ne me dit rien.
- J'ai un peu creusé la chose. En fait, c'est une communauté de chrétiens issue d'une branche du protestantisme. Ils prêchent la non violence et vivent un peu à l'écart de nos modes de fonctionnement. À part cela des gens très bien et discrets, tellement d'ailleurs que, comme toi, peu savent qu'il y en a non loin d'ici. Là, où cela devient intéressant c'est qu'il y a de ces protestants dans la région du Chaco au Paraguay et que c'est justement là qu'on a perdu la trace de Jacques.
- Oui et alors?
- Tu vieillis, Maurice, tu t'engourdis. On dirait que c'est moi l'inspecteur.
- Dis plutôt que tu me mènes en bateau ou que tu morcelles tes révélations pour garder la main.
- Fais le lien! La sauge vient d'Amérique du Sud. Jacques y est parti pour ne plus revenir selon sa famille. D'après une tante que je viens d'aller voir, ils ont prétendu que leur fils, leur frère, leur cousin avait rompu tout lien en suivant cette foi qui leur était étrangère, bien qu'ils se disent tous chrétiens. Qu'est-ce que tu en dis?
- Il a probablement dû envoyer des graines par courrier.
- Pourquoi aurait-il fait cela? Ces plantes ne pouvaient survivre chez nous. De plus, ils prétendent qu'il avait coupé les ponts et qu'ils n'ont plus jamais eu de nouvelles de lui. Alors, s'il a envoyé une lettre, pourquoi n'en ont-ils jamais parlé? Où est-elle cette lettre? Je pense qu'il est revenu au moins une fois, avant peut-être de repartir et qu'on en a jamais rien su. J'ai eu le temps de voir une date à côté de la signature sur le tableau, 1967. Je me suis renseigné sur ce qui aurait pu se dérouler de particulier, cette année-là. Je n'ai rien trouvé. Et toi, qu'est-ce que tu crois?
- Moi, je ne crois en rien sinon aux faits. Il doit bien y avoir une explication. Je pense que tu devrais retourner à tes parterres. Tu es bien meilleur horticulteur que détective.
- Sans doute, mais cela me fait plaisir de t'en parler. Je croyais que tu allais m'aider dans cette enquête d'un genre inédit. Comment une plante a traversé l'océan atlantique!
- C'est bien toi, tu t'intéresses plus aux fleurs qu'aux gens.
- Non pas du tout! Derrière les fleurs, il y a souvent des personnes. Et puis, si tu ne respectes pas la flore, tu ne te respectes pas. Tu sais, je ne suis pas très croyant, mais il m'arrive de penser que Dieu est partout et qu'il se cache derrière la nature.
- En tous cas, Dieu n'est jamais venu dans le quartier. Ce n'est pas faute que plusieurs l'auraient bien voulu. Moi, je ne l'ai jamais vu, même caché derrière un arbre.
- Et sur un banc?
- Tu veux parler d'Onésime? Lui, ce n'est pas la même chose. Je l'aime bien mais on ne doit pas tout prendre ce qu'il dit. Il faut faire le tri.
- Et son regard?
- Quoi son regard?
- Tu n'y as jamais rien vu?
- Qu'est-ce que tu me chantes-là?
- Rien, ne parlons plus de cela.

Roland retourne à ses couleurs et senteurs tout en se disant « Dieu n'est peut-être pas partout mais il lui arrive de recevoir à certaines heures sur le vieux banc le long de la Thure, là où le vieux Onésime vient parfois se recueillir ».

Maurice est agacé, plus la journée s'étire plus il devient maussade. L'élan et l'ardeur du matin se sont refroidis tout comme l'air en cette soirée.


 

S.

Par Famille je t'aime  

(Source : TopChrétien)



 



08/04/2011
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